Eureka[1]
un roman de Bryan Fellows
une recension de Roy Manseau
Paru en 1954, Eureka de Bryan Fellows est passé pratiquement sous le radar des critiques – et de son lectorat, le premier tirage ne s’étant écoulé qu’à 200 exemplaires. Sa résurgence récente vient en quelque sorte corriger cette injustice, car force nous est de constater qu’il s’agit ici d’un roman tout à fait original dans la production littéraire américaine de l’époque.
L’histoire du personnage principal nous est livrée par une narration au tu, ce qui était plutôt inusité au milieu du 20e siècle. Ajoutons à cela qu’il s’agit d’une personne noire, androgyne et de très grande taille – Leslie mesure plus de deux mètres apprend-on dès les premières pages. Mais le roman tire surtout son intérêt du parcours de vie atypique de ce personnage tout aussi marginal, qui traversera les grands espaces de l’ouest à pied, attelé à une voiturette, sans se soucier des autres. Pratiquement aphone – à peine échappe-t-il quelques monosyllabes ici et là pour signifier son désaccord ou son approbation –, Leslie se croit dépositaire d’une mission, soit celle de retrouver la sœur du Christ, réincarnée dans le corps d’une domestique afro-américaine d’Eureka en Californie.
Le roman se décline en une suite d’analepses par lesquelles le lecteur découvrira comment et pourquoi le personnage de Leslie s’est mis en route, un bon matin, pour ne plus jamais s’arrêter, sinon pour dormir, manger et faire ses besoins. L’illumination qui l’a jeté à la rue n’a rien de banal ni d’incongru, et le lecteur qui s’est attaché au personnage souhaitera qu’il atteigne son but tellement cette réussite est porteuse de rédemption. Car Leslie a besoin qu’on lave ses péchés, nombreux, souvent scabreux.
«Tu ne seras jamais qu’une épave, bercée par le ressac, laissée en plan par ceux qui auraient dû t’aimer et qui t’ont tous abandonné. Et au moment où tu as déposé le corps démembré de Miguel dans la fausse qui tu venais de creuser, tu as compris que personne ne viendrait te renflouer. Que tu serais seul à jamais, inutile aux autres sinon pour leur prouver que le mal existe, qu’on l’a déposé là, en toi, et que tu n’arriveras à t’en défaire qu’au jour béni de ta rencontre avec l’Élue.»[2]
Vous aurez compris que le lecteur éprouve un plaisir coupable à s’attacher à ce personnage autrement détestable, masse de violence brute, souvent gratuite, dont certains profitent sans vergogne. Leslie se vend au plus offrant, frappe et disparaît, toujours en mouvement, jamais rassasié.
Attendra-t-il Eureka avant que les policiers, en dessinant son parcours sur une carte du pays, l’identifient comme la clé permettant d’élucider plusieurs de leurs enquêtes ? Car plus le récit avance, plus le lecteur comprend que sa destination, bien que mystique, a trait avec l’événement fondateur de son malheur.
Fellows n’a rien écrit après Eureka, l’accueil réservé à son roman
l’ayant fait plonger dans une dépression dont il s’est libéré en s’adonnant au
yoga et à la méditation. Il a ouvert une école dite de pensée positive à Cambria,
en Californie, avant de mourir d’un cancer du cerveau au début des années 80.
[1] Bryan FELLOWS, Eureka, roman traduit de l’américain, Éditions du Soleil, 2019
[2] id, p. 25