Hurlements

Hurlements[1]

un roman de Nadine Graff-Neilson

une recension de Roy Manseau

Chacun sait que les voies de la création sont impénétrables, et que s’il y a un dieu des écrivains, il prend la forme d’un monstre à mille têtes portées par de longs cous entremêlés.

Roman de la déconstruction, Hurlements étend ses ramilles autour d’un tronc friable à souhait. Ce tronc, c’est le grand-père, absent comme personnage mais présent partout dans le récit, par lequel est venue la malédiction génétique[2]. Une tare si rare qu’aucun médecin ne l’a encore identifiée. Ceux qui sont soumis à cette maladie vivent des épisodes réguliers de transes, la plupart du temps de courte durée – quelques minutes, une demi-heure tout au plus. Mais pour Louisa, la maladie semble vouloir se développer autrement, la secouant d’agitations plus soutenues qui durent parfois des jours entiers. Incapable de rester en place, elle arpente les pièces de sa maison en alignant de troublantes révélations sur ses proches et sur ses ancêtres. Et c’est par le biais de ces accès de délire que l’histoire, plutôt glauque, nous est révélée.

Tout cela nous est livré sous la forme d’une double narration, plus sage quand il s’agit de mettre les choses en contexte, mais complètement déjantée quand elle entre dans la tête de Louisa. La conjonction de ces deux registres surprend et oblige le lecteur à s’adapter tellement le choc est brutal.

Par exemple, la page 44 s’ouvre de cette manière :

Louisa poussa la porte, sachant que la crise n’allait pas tarder. Elle venait de remercier Karl, le facteur, toujours avenant, un peu trop peut-être pour que ce ne soit que par politesse, avait signé son registre pour le colis – sans doute un cadeau d’anniversaire de sa sœur, qui ne saute aucune année – et l’avait salué d’un geste de la main. Elle fit tourner le verrou, laissa tomber la boîte à ses pieds, s’appuya contre le mur, sentit les premières secousses remonter son échine. Puis tout passa au noir, et dans sa tête le monstre s’imposa, bête féroce, griffes sorties à l’intérieur des yeux de laque et de rivières salées, sauvages, perçant les ténèbres aux cils vernis du jus des morts, Maxence, enfant-soleil bercé par le mensonge de sa naissance, éclat de verre dans la main salle du destin, gouttes de sang sur la terre noire du hameau de misère où ils seront tous enterrés, Maxence dit Le Petit, sournois jusque dans sa beauté, joues rondes, nez fin, enveloppé d’une odeur de silence mais toujours à l’affût, prêt à percer l’écorce pour que jaillisse la sève de son grand-père, bouleau jaune, bouleau noir, arbre à fruits mort-nés, mur d’ombre aux racines bandées, rouges parce que gorgées du sang de ses enfants.[3]

Graff-Neilson ne nous avait pas habitués à ce type de prose éclatée, insoumise, plus libre que dans ses romans précédents, plutôt sages. Je ne suis pas certain que ses lecteurs y trouveront leur compte, du moins ceux qui la suivent depuis la publication de son premier titre, Les Roses du Levant[4], un roman historique de facture classique ayant servi de modèle pour ceux qui ont suivi. Ici, il y a de l’audace dans l’écriture, une manière pour l’auteure, qui sait, de se mettre au défi, ou en tout cas d’explorer des terres qu’elle n’avait pas foulées auparavant. Avec ce nouveau roman, Graff-Neilson saura séduire le lecteur plus exigeant, ce qui la fera peut-être entrer dans un cénacle plus restreint, mais plus sensible au langage littéraire et à ses potentialités les plus intéressantes.


[1] Nadine GRAFF-NEILSON, Hurlements, roman, Éditions du Quartz, Paris, 2019

[2] Il s’agit pour l’auteure d’un thème récurrent. Voir à ce sujet La génétique chez Graff-Neilson de Sarah Price, publié aux PUF en 2017.

[3] op.cit, p. 44

[4] Nadine GRAFF-NEILSON, La Rose du Levant, roman, Édition du Quartz, Paris, 2001

Laisser un commentaire