Béatitudes[1]
un roman de Stanley Prioul
une recension de Roseline Boisclair
Que cherche-t-on à combler par la lecture si ce n’est la forme que prendrait notre corps libéré de notre esprit ? Il n’y a pas de sauf-conduit pour celui que les mots ont épinglé, coupable ou innocent, l’auteur s’en fout pourvu que sa victime se soumette. À quoi ? À l’espace, plaine ou prison, où tout devient possible même si, en fin de compte, il n’y a qu’un chemin, imposé, définitif.
Prioul, lui, sur les traces de Volodine qu’il n’hésite pas à citer, directement ou de manière plus subtile, cherche à tout prendre et à tout donner, mélangeant les époques et les points de vue, se jouant des prénoms et du genre de ses personnages (Claude, Alex, Steph…) pour mieux montrer que rien n’est jamais acquis, que tout peut basculer là où la raison n’a plus de prise. « Tu chercheras la lumière jusqu’à ce qu’elle t’éblouisse, et tu y plongeras en pensant à ceux qui, restés derrière, ne te pleureront pas. » (p. 86)
Ici le signe, la phrase ne servent qu’à disperser la pensée, lui faire perdre pied, montrer que tout ce qu’on enseigne dans les facultés de littérature, multipliant les grilles d’analyse et les concepts référentiels, s’abolit devant l’intangible et la malléabilité du langage. L’esprit créatif se rebiffe quand on cherche à le conscrire, il étend son territoire là où on n’a pas l’habitude de le retrouver, se joue du lecteur et de ses a priori, se moque des maîtres-théoriciens, encensés ou autoproclamés, fuit, coule, glisse, s’évapore pour se recomposer dans une autre dimension, capable encore de porter sur le monde un regard neuf, de biais, signifiant – revenir au signe, sans l’entreprise qu’on en a tirée.
Prioul sait qu’il ne rejoindra pas « le lecteur moyen ». Son combat est ailleurs, là où rien n’est dit que par soubresauts. « Ta semence enchantera les étoiles, capables de vivre sans toi, mais ravies de ce qu’elles deviennent après t’avoir avalé. » (p. 167)
Il ne faut pas chercher à identifier l’histoire,
la quête du personnage ou une quelconque velléité narratologique de l’auteur. Ici,
rien n’a prise sur rien. Et c’est justement cette absence de référence qui nous
étreint et nous fait plonger là où nous ne nous reconnaissons pas, parce que
décomposé par notre lecture.
[1] Stanley PRIOUL, Béatitudes, roman, collection Velvet, Éditions Sismiques, Lyon, 2019